Je n’avais pas vraiment envie d’ouvrir les yeux.
Il y a eu cet instant, bref mais infini, où j’ai senti son poil sous mes doigts, son cœur battre contre ma poitrine, son souffle humide et tiède contre mon cou. À ce moment-là, j’ai décidé que si c’était un rêve, je ne voulais pas me réveiller. Que le monde continue de tourner sans moi, qu’il pleuve pour l’éternité, que mon corps gèle dans cette boue, je ne rouvrirais pas les yeux. Parce que ce que je ressentais là, pour la première fois en deux ans, ressemblait à la vie.
Mais Buddy, bien sûr, n’était pas du même avis.
Il a commencé à me lécher le visage. Ce coup de langue rugueux, rapide, un peu impatient que je connaissais si bien. Sa langue touchait mes joues, mes paupières, mon nez, et je n’ai pas pu retenir un rire. Oui, un rire. Allongé dans la boue, sous la pluie, le visage couvert de larmes, je riais. C’était si inattendu, si étrange, que j’ai eu l’impression que quelque chose en moi se brisait pour se reconstruire ailleurs. À la place de la douleur et du vide, quelque chose dont j’avais oublié le nom venait de trouver sa place.
J’ai ouvert les yeux.
Buddy me regardait. Ses yeux, autrefois si vifs, étaient devenus plus calmes, plus profonds. Il avait maigri, son poil s’était emmêlé et avait perdu son éclat, ses pattes portaient les marques d’un long chemin. Mais dans ses yeux brillait toujours cette fidélité sans limites, cette compréhension silencieuse que je n’avais trouvée nulle part ailleurs. Il me regardait comme pour dire : « J’avais promis de revenir, non ? »
C’est à cet instant que j’ai entendu des pas.
Un homme s’approchait. Il n’avait ni imperméable ni chapeau, il marchait simplement sous la pluie sans se presser, comme si ce temps était la chose la plus naturelle du monde. Il s’est arrêté à côté de moi, à quelques pas, et j’ai remarqué qu’il ne souriait pas. Mais il n’y avait ni froideur ni indifférence sur son visage. L’expression qu’il arborait… elle m’a fait penser à quelqu’un qui attendait ce moment depuis longtemps.
« Tu es Erik », a-t-il dit. Ce n’était pas une question. C’était un constat.
J’ai serré Buddy un peu plus fort contre moi. Je ne savais pas qui était cet homme ni pourquoi il venait vers moi, mais mon instinct me soufflait que j’étais à un moment où tout pouvait basculer. J’ai fait oui de la tête.
Il s’est assis par terre. Dans la boue. Sans hésiter. Juste à côté de moi. La pluie continuait de tomber, mais j’ai eu l’impression qu’elle se faisait moins intense, comme si la nature elle-même voulait entendre ce que cet homme allait dire.
« Je m’appelle James », a-t-il commencé. « J’habite à l’autre bout de la ville, dans une petite ferme. Je vis seul, depuis la mort de ma femme. »
Il s’est tu un instant, jouant du bout des doigts avec l’eau de pluie qui s’était accumulée près de ses genoux.
« Il y a deux ans, par un matin d’automne, je suis sorti de chez moi et je l’ai trouvé. » Il a fait un signe de tête en direction de Buddy. « Il était couché devant mon portail. Trempé, effrayé, un peu blessé. Comme s’il avait parcouru un long chemin. Je l’ai rentré, réchauffé, nourri. Je pensais retrouver son maître. Mais il n’avait pas de collier, et je… je suis un vieil homme un peu dépassé, Erik. Je ne connais pas bien les technologies d’aujourd’hui. Je ne savais pas comment on fait pour retrouver un compagnon perdu. »
J’écoutais, et je sentais mon cœur s’emballer. Deux ans. Pendant deux ans, Buddy était resté à quelques kilomètres de moi. J’avais parcouru ce quartier, distribué des flyers, posé des questions, mais je n’étais jamais allé jusqu’à la ferme de James. C’était une petite maison cachée derrière les arbres, qui n’apparaissait sur aucune carte, que personne ne remarquait à moins de la chercher exprès.
« Il est resté avec moi », a poursuivi James. « Je ne lui ai pas donné de nom. D’une certaine façon, je sentais qu’il en avait déjà un. Je l’appelais simplement “mon garçon” ou “mon ami”. Il venait avec moi au jardin, il dormait près du fauteuil de ma femme, et parfois il regardait la route, comme s’il attendait quelqu’un. Je savais qu’il n’était pas à moi. Je savais qu’un jour, son maître viendrait. »
Sa voix a tremblé. Pour la première fois depuis le début de cette conversation, j’ai vu que cet homme, lui aussi, retenait ses larmes.
« Mais les années ont passé et personne n’est venu. Alors j’ai commencé à me dire que peut-être… peut-être il faisait partie de ces chiens que personne ne cherche. Peut-être qu’il devait rester avec moi. Et puis… et puis je suis tombé malade. »
James s’est tu. La pluie s’est remise à tomber plus fort, comme pour rappeler que le temps n’attendait personne.
« Le cœur. Les médecins m’ont dit que je n’en avais plus pour longtemps. Et j’ai compris que je ne pouvais pas le laisser seul. J’ai commencé à chercher. Une voisine, une jeune fille, m’a aidé avec l’ordinateur. Nous avons trouvé tes vieilles annonces. J’ai vu tes photos. J’ai vu dans tes yeux la même tristesse que je voyais chaque jour dans les siens. J’ai compris que tu étais son maître. »
J’ai regardé Buddy. Il était calmement couché dans mes bras, les oreilles légèrement dressées, comme s’il écoutait avec attention. Ses yeux brillaient sous la pluie.
« Je voulais venir te voir tout de suite », a dit James. « Mais quelque chose m’a retenu. J’ai vu tes publications sur ton profil. J’ai vu que tu venais au cimetière. J’ai vu que tu venais… devant cette tombe. »
Je me suis figé. Je ne comprenais pas de quoi cet homme parlait. Quelle tombe ? Je n’avais personne enterré ici, à cet endroit…
« Je t’ai suivi, Erik », a poursuivi James d’une voix douce. « Je t’ai vu venir ici chaque semaine, t’asseoir près de cette pierre, parler. J’ai compris que cette tombe devait contenir quelqu’un de très important pour toi. Alors j’ai décidé… de l’amener ici. Pour que tu le voies à l’endroit même où ta douleur est la plus forte. Parce que je sais ce que c’est que de perdre. J’ai perdu ma femme. Je vais à sa tombe tous les jours. Je sais que parfois, la seule consolation, c’est de pouvoir retrouver ce qu’on a perdu là où on l’a le plus regretté. »
À ce moment-là, j’ai regardé la pierre tombale.
J’avais lu ce nom des centaines de fois. Mais cette fois, je l’ai vu avec des yeux différents.
Ce n’était pas ma tombe. Ce n’était la tombe d’aucun membre de ma famille.
Ce n’était pas la tombe de Buddy.
C’était la tombe d’un homme que je n’avais jamais connu. D’un homme dont j’ignorais l’histoire. D’un homme devant la pierre duquel j’étais venu non pas à cause de lui, mais parce que… parce que je n’avais nulle part ailleurs où aller.
Deux ans plus tôt, quand Buddy avait disparu, je n’avais pas seulement perdu lui. Je m’étais perdu moi-même. Je m’étais mis à errer dans la ville, à le chercher partout. Un jour, je m’étais perdu sous la pluie et j’avais abouti dans ce cimetière. Je m’étais assis devant la première pierre venue et j’avais éclaté en sanglots. Puis… puis c’était devenu une habitude. Je venais ici, je m’asseyais devant cette pierre, je parlais comme si Buddy pouvait m’entendre. Je n’avais jamais su qui reposait là. Pour moi, cette pierre n’était qu’un endroit où je pouvais être avec ma peine.
Et maintenant, grâce à cet inconnu, je comprenais que ma douleur avait une place. Que mon chagrin était visible. Que quelqu’un avait vu mes visites hebdomadaires, avait suivi mes pas, et avait décidé… que je méritais un retour.
« Je ne savais pas comment te contacter », a dit James. « J’avais peur de t’effrayer. J’avais peur que tu ne me croies pas. Alors j’ai décidé… que c’était lui qui devait te retrouver. J’ai commencé à venir ici avec lui. Je le laissais sentir ton odeur, te reconnaître. Je voulais que ce soit lui qui décide s’il voulait revenir. Et aujourd’hui… aujourd’hui, je l’ai vu s’agiter soudainement, tourner la tête vers toi, m’entraîner ici. Je savais que ce jour viendrait. »
J’ai regardé Buddy. Il ne me regardait plus, lui. Il regardait James. Et dans ce regard, j’ai vu quelque chose qui m’a fait comprendre ce que je n’avais pas voulu accepter pendant deux ans.
Buddy aimait James.
Deux ans. Sept cent trente jours. Pendant tout ce temps, Buddy avait vécu avec cet homme. Il avait mangé sa nourriture, dormi dans sa maison, léché ses mains. Il avait aimé James comme les chiens aiment ceux qui prennent soin d’eux. Et soudain, j’ai senti que je n’avais pas le droit de simplement le reprendre et de l’emporter. Parce que ce qui unissait Buddy à James était aussi réel que ce qui l’unissait à moi.
« Je veux que tu saches », a dit James, comme s’il lisait dans mes pensées, « je ne veux pas te le prendre. Il est à toi. Il a toujours été à toi. J’ai simplement… j’ai simplement voulu que tu saches qu’il ne t’a jamais oublié. Chaque jour, chaque matin, il regardait vers la direction d’où il était venu. Il t’attendait. Je n’ai été qu’une halte sur son chemin. »
Je ne savais pas quoi dire. Je regardais cet homme âgé, dont les vêtements étaient trempés par la pluie, dont les mains tremblaient de froid, dont les yeux brillaient d’une chaleur impossible à feindre. Et j’ai compris que cet inconnu, cet homme que je n’avais jamais rencontré avant aujourd’hui, avait fait pendant deux ans ce que je n’avais pas réussi à faire pour moi-même : il avait pris soin de ce que j’aimais le plus au monde.
« Viens avec moi », ai-je dit. « Allons chez toi. Il faut te sécher, te réchauffer. »
James m’a regardé, surpris. « Je ne veux pas te déranger… »
« Tu ne me déranges pas », l’ai-je interrompu. « Tu m’as rendu ce que j’avais perdu. Laisse-moi au moins faire quelque chose pour toi. »
Nous nous sommes relevés de la boue. Buddy s’est arrêté entre nous, il m’a regardé, a regardé James, puis… puis il a fait quelque chose que je n’oublierai jamais. Il a fait un pas vers moi, puis un pas vers James, puis un autre vers moi, comme pour dire : « Je vous aime tous les deux. J’ai besoin de vous deux. »
J’ai regardé James. Il m’a regardé. Et à cet instant, sous la pluie, dans la boue, nous avons éclaté de rire tous les deux. Ce rire qui vient du plus profond, celui qui naît quand la douleur fait enfin place à la légèreté.
Trois mois ont passé depuis ce jour.
Buddy vit maintenant dans deux maisons. La moitié de la semaine chez nous, l’autre moitié chez James. Au début, nous avons essayé de décider où était sa « vraie » maison, puis nous avons compris que pour un chien, la vraie maison est là où on l’aime. Et lui, on l’aime à deux endroits.
James est devenu mon ami. Chaque semaine, nous nous retrouvons. Parfois il vient chez nous, parfois je vais à sa ferme. Je l’aide dans le jardin, il m’apprend les choses que mon père n’a pas eu le temps de m’apprendre. Nous nous asseyons tous les deux près des fauteuils de sa femme, Buddy se couche entre nous, et nous parlons. De tout. De la vie, de la perte, de l’amour, de la façon dont le destin nous mène parfois par des chemins qu’on n’aurait jamais imaginés.
Je ne vais plus au cimetière. Je n’en ai plus besoin. Ma douleur a trouvé sa place. Mais parfois, quand il pleut, je prends Buddy et je vais chez James. Nous nous asseyons tous les trois sur le perron, nous regardons la pluie tomber, et j’ai l’impression qu’à cet instant, tout est à sa place dans le monde.
Parfois, la perte nous apprend ce qu’aucun professeur ne saurait enseigner. Elle nous apprend que l’amour ne s’arrête pas quand quelqu’un disparaît. Il continue de vivre, de grandir, de trouver un chemin jusqu’à nous. Parfois il prend le visage d’un inconnu. Parfois il revient sur quatre pattes. Parfois il reste avec nous grâce à ceux que nous n’aurions jamais rencontrés si nous n’avions pas perdu ce que nous aimions.
Aujourd’hui, Buddy dort à mes pieds. Son poil a retrouvé son éclat, il est fort et en bonne santé, et parfois, quand il me regarde, je vois dans ses yeux une profondeur qui n’était pas là il y a deux ans. Comme s’il savait quelque chose que j’ai encore à apprendre.
Peut-être que la vie trouve toujours son chemin. Peut-être que l’amour est plus fort que le temps. Peut-être qu’après chaque brouillard, après chaque pluie, un jour le soleil finit par percer.
Et parfois, très rarement, ce soleil vient sur quatre pattes, avec un nez humide et une langue tiède, et il te lèche le visage pour te dire que tu n’es pas seul.
