Luke creusait. Tous les jours, sans exception, quand le soleil commençait à décliner vers l’ouest, il sortait par la fenêtre du rez-de-chaussée et se dirigeait vers l’immense et ancien chêne au fond du jardin. Moins d’une demi-heure plus tard, il projetait de la terre avec une force étonnante de ses pattes arrière.
Nous, la famille, nous nous sommes d’abord inquiétés. Peut-être avait-il enterré un os ? Ou était-il obsédé par l’archéologie ? Mon père, Robert, avait même un jour essayé de combler le trou, mais le lendemain, Luke l’avait creusé encore plus profond, rejetant sur les côtés des mottes de terre humide après la pluie.
Le temps passa, mais le rituel de Luke ne changeait pas. Sa fourrure épaisse et rousse tamisait toujours des grains de terre, et ses yeux tristes d’un brun foncé, qui semblaient voir quelque chose au-delà de nous, restaient toujours fixés sur le même point. Les voisins riaient, disant que notre chien était plus assidu que le facteur.
Jusqu’à cette nuit d’orage.
La foudre frappa à côté de l’arbre, si violemment qu’on aurait cru le ciel se déchirer. Luke, qui avait habituellement peur des orages, se précipita comme un fou hors de la maison et se mit à creuser frénétiquement au pied du vieux chêne. Il ne creusait plus avec ses pattes, mais poussé par une folle urgence, comme si le temps lui était compté.
Mon père, Robert, et moi courûmes après lui sous la pluie. Aux lueurs des éclairs, nous vîmes qu’il avait trouvé quelque chose. Il tira une petite boîte en bois, couverte de terre collante et de feuilles pourries. La boîte, qu’il avait creusée avec tant d’ardeur, tenait à peine dans sa gueule. Il s’approcha de moi et la déposa à mes pieds.
Ouvrir la boîte n’était pas difficile. À l’intérieur, enveloppé dans un vieux tissu de velours, un médaillon luisait comme la lune. Quand je l’ouvris, il y avait deux photographies. À gauche, un jeune soldat en uniforme ; à droite, une jeune fille souriante, portant le même médaillon sur sa poitrine. Et au dos du médaillon était gravé : « Avec amour, pour Henri, 1944. Toujours tienne, Élodie. »
Je me suis soudain souvenu. Le frère de ma grand-mère, Henri, avait disparu pendant la Seconde Guerre mondiale. La maison où nous vivions maintenant était autrefois leur maison de famille. La famille d’Henri y avait vécu jusqu’à ce qu’il parte pour le front. On racontait toujours qu’Henri aimait s’asseoir sous ce chêne pour écrire des lettres.
Luke s’était assis à côté de moi, son souffle s’était calmé. Il regardait le médaillon de ses yeux tristes, et à cet instant, je compris. Il ne creusait pas la terre. Il creusait la mémoire. Un amour oublié, une promesse perdue, quelque chose d’assez fort pour avoir traversé les frontières du temps, transmis d’une âme à l’autre, jusqu’à ce qu’il trouve sa seule manière de s’exprimer : creuser, fou, désespéré, vers le cœur du passé.
À partir de ce jour, Luke ne creusa plus. Il semblait avoir accompli sa tâche. Mais parfois, les nuits de pleine lune, je le voyais assis sous le chêne, immobile, comme s’il écoutait de faibles murmures lointains venant des profondeurs de la terre – des murmures d’amour et de fidélité cachés, qu’il avait enfin retrouvés.
