Ils l’ont jeté d’une voiture en mouvement, et pendant les trois jours qui ont suivi, il a rampé le long de l’autoroute pour essayer de les suivre

J’ai conduit si vite que j’avais depuis longtemps oublié le code de la route. Le soleil commençait tout juste à descendre vers l’horizon, et les ombres des chênes s’allongeaient sur l’asphalte comme des doigts cherchant à attraper quelque chose. Quand je suis arrivé, le conducteur se tenait déjà au bord de la route, le bras tendu vers l’accotement.

C’était un jeune homme au maillot bleu, et son visage portait une expression que je n’arrivais pas à déchiffrer. Étonnement ? Tristesse ? Admiration ? Je suis sorti de la voiture, et il m’a montré du doigt. « Là, dit-il. Il est revenu. Il suit la même route. Je l’ai suivi pendant près d’un kilomètre avant d’appeler. »

J’ai couru. Les herbes étaient hautes jusqu’à mes genoux, et j’entendais les tiges sèches craquer sous mes pas. Pendant quelques secondes, je ne voyais rien d’autre que du vert et du bleu, le soleil et les ombres. Puis je l’ai aperçu. Il boitait le long de l’accotement, la tête basse, la queue non pas repliée mais simplement pendante, comme s’il n’avait plus la force de la lever.

Sa patte arrière droite touchait à peine le sol. Il la maintenait en l’air, mais tous les deux ou trois pas, il posait brièvement les doigts par terre, puis la soulevait à nouveau. Ce rythme était douloureux à regarder. Le bandage posé par le vétérinaire avait disparu. Quelque part sur cette route, pendant ces kilomètres, il l’avait perdu. Ou déchiré.

J’ai ralenti mon allure. Je ne voulais pas lui faire peur. Mais il m’avait déjà entendu. Son oreille — celle qui était encore entière — s’était tournée vers moi. Il s’est arrêté. Il ne s’est pas retourné. Il est resté là, flanc tourné vers moi, la patte cassée en l’air, la mâchoire recousue fermée, l’oreille déchirée pendant.

J’ai vu que ses coussinets étaient usés. L’asphalte, chauffé par le soleil de l’été, était devenu brûlant au point de pouvoir abîmer la peau nue. Il avait marché sur cet asphalte pendant trois jours. Sans bandage. Sans eau. Sans rien d’autre qu’une chose à laquelle je ne pouvais pas penser sans sentir mes yeux s’humidifier.

« Hé, dis-je aussi doucement que possible. Toi. Viens ici. » Il ne bougea pas. Il tourna simplement la tête et me regarda. Ses yeux étaient bruns, profonds, d’une teinte que je n’avais jamais vue chez aucun autre chien. Ils ne s’égaraient pas. Ils n’avaient pas peur. Ils regardaient au loin, vers l’est, vers la direction d’où la voiture était venue, ou peut-être celle où elle était partie.

Je ne sais pas. Je sais seulement qu’il y avait dans ces yeux quelque chose que je n’avais vu qu’une fois auparavant, chez un vieux labrador dont le propriétaire était décédé et qui était resté assis devant la porte pendant trois semaines à attendre.

Je me suis agenouillé. J’ai tendu la main vers lui, paume vers le haut, doigts repliés. Je n’ai rien dit. Je suis resté là, immobile. Une minute entière. Deux minutes. Aucune voiture ne passait sur la route. Tout était silencieux, à part le vent qui jouait dans les branches des chênes.

Puis il a fait un pas vers moi. En boitant. Un pas. Deux pas. Trois pas. Il s’est arrêté devant moi, a incliné la tête sur le côté, et m’a permis de toucher son museau. Il n’a pas léché ma main. Il n’a pas remué la queue. Il est simplement resté là, immobile, et m’a laissé caresser sa tête. Son pelage était rude, poussiéreux, il sentait la terre et l’humidité.

Je l’ai repris avec moi. Cette fois, je ne l’ai pas mis en cage. Je l’ai installé sur la banquette arrière de ma voiture, sur ma vieille couverture que je garde toujours pour les urgences. Il n’a pas essayé de sauter dehors. Il n’a pas aboyé. Il s’est simplement allongé là, la tête posée sur ses pattes, et il m’a regardé dans le rétroviseur.

J’ai pleuré. Je ne le voulais pas, mais les larmes venaient toutes seules, et je les essuyais avec ma manche jusqu’à ce que la conduite devienne difficile. Je me suis arrêté sur le bas-côté, j’ai fermé les yeux quelques secondes et j’ai inspiré profondément.

Je l’ai ramené chez le même vétérinaire. Le docteur l’a regardé, puis il m’a regardé. « Tu l’as retrouvé, dit-il. » Ce n’était pas une question.

C’était un constat. « Il est revenu sur la route, dis-je. Quinze kilomètres. Avec une patte cassée. Sans eau. » Le vétérinaire a secoué la tête. Il l’a examiné plus attentivement que la première fois. « La fracture s’est déplacée, dit-il. À cause de l’effort. Les plaies se sont rouvertes. Il y a une infection. Il a perdu du poids. Ces pattes… » Il a soulevé une de ses pattes avant. Les coussinets étaient usés à un point que je pouvais voir la chair rose en dessous. « Cela lui a fait mal, dit-il. À chaque pas. Il le savait. Et il a continué. »

Le vétérinaire a annoncé que la patte avait désormais besoin d’une opération. Des broches. Des tiges métalliques. L’attelle ne suffisait plus. Il a expliqué ce qu’il ferait, combien de temps cela prendrait, combien cela coûterait. Je n’ai pas écouté les chiffres. J’ai simplement dit : « Faites-le. » Il m’a regardé. « Jamie, dit-il, tu es bénévole. Tu n’es pas payé pour ça. Le centre ne prendra pas en charge les frais. » « Je paierai, dis-je. De ma poche. » Il n’a pas discuté. Il savait que je ne changerais pas d’avis. L’opération a duré trois heures. Je suis resté assis dans la salle d’attente à regarder le mur. Il y avait une affiche sur laquelle était écrit : « Ils ne peuvent pas parler. À nous de les écouter. »

Quand tout fut terminé, le vétérinaire est sorti et m’a dit que l’opération avait réussi. Il a ajouté que la plupart des chiens dans cet état n’auraient même pas pu parcourir cent mètres, sans parler de quinze kilomètres. Je lui ai demandé pourquoi. Il est resté silencieux un instant. « Il ne comprend pas qu’ils l’ont abandonné », dit-il d’une voix calme. « Il sait seulement où ils sont allés. » Ces mots sont restés avec moi pendant des semaines. Ils sont encore avec moi aujourd’hui.

Je l’ai ramené à la maison. Cette fois, je n’ai pas installé de cage. J’ai recouvert tout le sol de vieilles serviettes et de couvertures. Je lui ai préparé un coin dans ma chambre, juste contre la fenêtre. J’ai posé une gamelle d’eau, de la nourriture, ses médicaments rangés selon les heures.

Les trois premières nuits, je n’ai pas dormi. Je restais assis à côté de lui, la main posée sur son dos, à sentir sa respiration. Parfois, il gémissait dans son sommeil.

Sa patte lui faisait mal. Mais il n’essayait pas de s’enfuir. Il ne cherchait plus la porte. Il ouvrait seulement les yeux de temps en temps, me regardait, puis les refermait. Comme s’il disait : « Tu es là. Bon. Je peux me reposer. »

Au bout d’une semaine, je lui ai donné un nom. Je l’ai appelé Est. Parce qu’il marchait vers l’est. Parce qu’il savait où il allait, même quand tout semblait perdu. Parce que l’est était la seule direction qu’il n’avait jamais oubliée. Sa patte a guéri lentement. Les broches ont été retirées deux mois plus tard.

Le vétérinaire a dit qu’il garderait une boiterie permanente, légère, un rythme inégal qu’on peut entendre quand il marche sur les sols durs. Tic-tac. Tic-tac. Une petite pause après le pas droit. J’aime ce bruit. Il me rappelle qu’il est là. Qu’il a continué. Qu’il n’a pas abandonné.

La cicatrice sur sa mâchoire a pâli, est devenue une fine ligne claire visible seulement de près. Son oreille a guéri, mais elle est restée visiblement recousue, un peu plus courte que l’autre. Sur son épaule, le poil a repoussé différemment, laissant une tache légère à l’endroit où la peau s’était ouverte. Un souvenir de la route. Pas une blessure. Juste une histoire. Une histoire qu’il porte sur lui, comme moi je porte la mienne. Aujourd’hui, Est vit avec moi. Il passe beaucoup de temps allongé devant la fenêtre du salon, le visage tourné vers la rue. Il ne regarde pas les voitures avec excitation ou curiosité. Sa queue ne remue pas quand une voiture passe. Il n’aboie pas. Il les regarde en silence. Encore. Comme quelqu’un qui attend quelque chose qu’il n’attend plus vraiment, mais qui n’a pas tout à fait cessé d’espérer.

Je ne crois pas qu’il les cherche encore. Pas comme avant. Il ne se réveille pas la nuit pour regarder la porte. Il n’essaie pas de s’enfuir quand j’ouvre la porte du jardin. Mais je ne crois pas non plus qu’il ait vraiment arrêté de chercher. Pas complètement. Il y a une petite part de lui qui se souvient encore de cette voiture, de ces mains, de ces gens. Et cette part-là ne disparaîtra probablement jamais.

J’ai appris à vivre avec. J’ai appris à ne pas être jaloux de ce souvenir. Parce que s’il a pu leur pardonner assez pour parcourir quinze kilomètres avec une patte cassée rien que pour les retrouver, alors je peux leur pardonner aussi. Ou du moins, je peux cesser de les haïr. C’est déjà beaucoup.

Hier soir, j’étais assis sur la véranda, et Est était allongé à mes pieds. Le coucher de soleil avait peint le ciel en orange et violet. Aucune voiture ne passait sur la route. Il n’y avait que le silence. Je lui ai parlé comme je le fais toujours quand personne n’écoute. « Tu sais, Est, dis-je, moi aussi je cherchais quelque chose. Je ne savais juste pas que c’était toi. » Il a levé la tête. Il m’a regardé. Puis il a posé sa tête sur mon genou. Ses yeux se sont fermés. J’ai posé ma main sur sa tête et je suis resté ainsi jusqu’à ce que les étoiles apparaissent. Nous attendions tous les deux quelque chose. Nous savions tous les deux que ce que nous attendions ne viendrait peut-être jamais. Mais nous n’attendions plus seuls. Et c’était probablement suffisant.

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