Un spéléologue chevronné s’est enfoncé dans un boyau souterrain et a découvert un chien dont la voix ne se faisait entendre que la nuit

À l’aube, Robert était prêt. Il vérifia son matériel à trois reprises, mesura la largeur de l’entrée, fixa solidement la corde autour de sa taille. Les villageois s’étaient rassemblés autour de l’ouverture. L’un d’eux, celui qui avait découvert les traces, tenta de le dissuader : « C’est trop étroit, là-dessous. Beaucoup trop étroit. Tu ne pourras pas faire demi-tour. » Robert sourit et répondit qu’en trente ans, il s’était retrouvé coincé maintes fois et qu’il en était toujours ressorti. Il ne dit pas que cette fois était différente.

Cette fois, il ne partait pas pour une exploration, mais pour retrouver quelqu’un qui ne pouvait appeler à l’aide que par sa voix. Il confia l’autre bout de la corde à trois hommes du village. « Quand je tirerai deux fois, commencez à remonter doucement. Quand je tirerai trois fois, arrêtez-vous. »

Les vingt premiers mètres furent faciles. Larges, secs, le sol recouvert de sable fin. La lumière de la lampe bondissait sur les parois, et Robert se souvint de sa première descente, cette excitation quand on découvre le monde souterrain. Mais ensuite, le passage se rétrécit. Il dut se mettre à genoux, puis ramper sur le ventre. Les bords tranchants des pierres déchiraient ses vêtements. Il entendait sa propre respiration qui rebondissait contre les murs, et parfois il lui semblait percevoir un autre souffle.

La corde traînait derrière lui, raclant la roche. Après quinze minutes de rampement, il atteignit un endroit où le boyau était si resserré qu’il ne pouvait plus avancer qu’en se couchant sur le flanc. Il dégagea sa lampe et scruta l’avant. L’obscurité était épaisse, presque palpable.

Et puis il entendit les aboiements. Plus dans le lointain, mais à quelques mètres devant lui. Faibles, mais clairs. Une voix qui disait : « Je suis là. Ne m’abandonne pas. » Robert appela : « Tu m’entends ? Je suis là. » La réponse vint immédiatement. Des aboiements, puis un genre de grattement, comme si le chien tentait de se lever. Robert continua d’avancer. Il savait qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible. S’il se coinçait, personne ne pourrait l’aider.

Mais il ne pouvait pas s’arrêter. Parce que maintenant, le chien entendait sa voix, et s’il se taisait, l’animal croirait qu’on l’avait laissé seul. Il tira deux fois sur la corde, doucement, pour faire savoir à ceux qui étaient en haut qu’il était vivant et qu’il continuait d’avancer.

Les cinq derniers mètres furent les plus difficiles. Robert dut lâcher sa lampe et ramper dans le noir, guidé uniquement par le bruit de la respiration du chien. Ses épaules frottaient contre les parois. Il sentait le froid de la pierre traverser ses vêtements. Et soudain, sa main toucha une fourrure douce. Le chien était là. Blotti dans une petite niche qui ne devait pas faire plus d’un demi-mètre de large. Il tremblait.

Son pelage était emmêlé et collant. Un chien de taille moyenne, au poil grisâtre et aux yeux sombres. Pas de collier, pas de signe distinctif. Juste une bête qui se trouvait là depuis très longtemps.

Mais lorsque la main de Robert l’effleura, il se mit à remuer doucement la queue. Si faiblement que l’on aurait pu croire à une illusion. Robert ne voyait pas le chien entièrement, mais il sentait qu’il inclinait la tête et la posait dans sa paume.

Il comprit que l’animal ne pouvait pas faire demi-tour. Le chemin par lequel il était venu était trop étroit pour qu’il se retourne sur ses quatre pattes. Le chien avait rampé jusqu’à ce cul-de-sac et y était resté. Robert évalua la distance. L’animal mesurait environ soixante-dix centimètres de long. La niche n’en faisait pas plus de quarante de profondeur. Le chien ne pouvait ni se retourner, ni reculer. Il était resté là, le museau tourné vers la paroi. Robert comprit que la seule solution était de le tirer vers l’arrière. Mais il ne pouvait pas le saisir par les pattes ou par le cou ; la seule prise possible était la queue. Il réfléchit longuement. Puis il déplia la couverture de survie, l’enroula autour de l’arrière-train du chien, et fixa le tout avec la corde. Il tira trois fois. D’en haut, la réponse ne se fit pas attendre : les villageois étaient prêts.

Il commença à reculer lentement, centimètre par centimètre. La corde se tendit. Il sentait la couverture de survie protéger le corps du chien contre les aspérités de la roche. Chaque fois que l’animal touchait la paroi, il poussait un petit aboiement. Non pas une plainte, mais une sorte d’interrogation. Comme s’il demandait : « Pourquoi m’emmènes-tu alors que je n’ai fait qu’attendre ? » Robert ne pouvait pas expliquer. Il continuait seulement de ramper, une main tenant la corde, l’autre protégeant la tête du chien contre les pierres.

En haut, les villageois tiraient doucement, à pas mesurés. Les épaules de Robert le brûlaient. Sa respiration devenait difficile. Mais à chaque mètre parcouru, il sentait que le corps du chien se libérait un peu plus.

Cinq mètres. Dix mètres. Vingt mètres. Il entendait la corde gratter contre la roche. Il entendait les pas des villageois au-dessus de lui. Il entendait la respiration du chien juste derrière. Au bout de quarante minutes, il atteignit un endroit où il put se mettre à genoux. Il s’arrêta là, tira deux fois sur la corde, et en haut, on cessa immédiatement de tirer. Il reprit son souffle, puis se retourna pour regarder le chien. Les yeux de l’animal brillaient dans la lumière de la lampe. Il tremblait, mais sa queue remuait. Comme s’il disait : « Je savais que tu viendrais. » Robert défit la corde, libéra le chien de la couverture de survie. L’animal pouvait désormais marcher par lui-même.

Le reste du chemin fut plus facile. Le chien suivait Robert, trébuchant parfois, mais ne s’arrêtant jamais. Ils rampèrent ensemble vers la lumière. Robert entendait les voix d’en haut, les discussions animées des villageois, leurs exclamations. Quand ils atteignirent l’entrée, le soleil avait déjà basculé vers l’horizon. Les villageois tendirent les mains, saisirent celle de Robert, l’aidèrent à sortir. Puis les mêmes mains se tendirent vers le chien. L’animal se tint dans la lumière, cligna des yeux, regarda autour de lui. Il était maigre, quelques côtes saillaient sous son pelage, ses pattes étaient éraflées. Mais il tenait debout. Il était sorti.

Aucun des villageois ne reconnut le chien. Personne ne savait d’où il venait. Robert s’assit par terre, épuisé. Ses vêtements étaient en lambeaux, ses mains couvertes d’éraflures, ses épaules le faisaient souffrir. Le chien s’approcha de lui, le regarda longuement, puis s’allongea doucement à ses côtés, la tête posée sur son genou. L’un des villageois apporta de l’eau. Un autre apporta une couverture. Robert but, puis versa de l’eau dans le creux de sa main et la tendit au chien. L’animal but lentement, comme s’il redécouvrait la saveur de l’eau.

Robert décida de le garder. Il l’appela Lucky. Non pas parce qu’il avait été sauvé, mais parce que dans ses trente ans de spéléologie, il n’avait jamais rencontré une créature qui s’accrochait à la vie avec autant d’opiniâtreté. Il emmena le chien chez le vétérinaire, soigna ses pattes, le nourrit par petites portions car après une longue privation, une trop grande quantité de nourriture aurait été dangereuse. L’animal guérit progressivement.

Aujourd’hui, Lucky vit dans la maison de Robert, une petite maison en pierre des Cotswolds d’où l’on aperçoit les collines. Il ne s’approche plus jamais des entrées de grottes. Il préfère dormir près de la cheminée, sur le dos, les pattes en l’air. Et chaque fois que Robert prépare une nouvelle expédition, Lucky le regarde d’un air qui semble dire : « Tu sais que je t’ai déjà attendu une fois dans l’obscurité. S’il te plaît, ne me force pas à attendre encore. » Robert pense souvent que tous les deux se sont sauvés mutuellement. Lui, il a sorti le chien de la grotte. Et le chien lui a appris que parfois, les trésors les plus précieux ne brillent pas dans l’obscurité. Ils attendent simplement, patiemment.

Partagez cet article